L'expression "lotus d'or"
exprime depuis des siècles la barbarie des hommes sur leurs semblables, au moins pour celles et ceux qui connaissent la culture de l'Empire du Milieu.
Alors, peut-être vous demandez-vous ce que sont ces tristes mais célèbres lotus d'or...
La petite boutique des horreurs :
Entre fantasme érotique et vision d'horreur, il s'agit tout simplement des pieds des femmes chinoises.
Jusqu'au début du vingtième siècle existait en Chine une coutume : bander les pieds des fillettes (entre l'âge de 4 et 9 ans en général) pour qu'ils ne grandissent plus et prennent la forme
allongée et bombée du bouton de la fleur de lotus.
Issue de la grandiose dynastie Song, historiquement reconnue pour la finesse des ses arts autant que pour son incapacité militaire (l'Empire Song fut repoussé du Nord de la Chine vers le Sud par
les dynasties dites "barbares" des non-chinois comme les Liao et les Jin), cette tradition vit le jour avec le mouvement Néo-confucianiste qui privilégiait la suprêmacie mâle et l'infantilité
permanente de la femme enfermée au gynécé.
Alors, quoi de mieux que d'enfermer les femmes en leur bandant les pieds pour qu'elles ne puissent plus faire preuve d'autant de liberté que durant la dynastie Tang!
L'époque Néo-confucianiste privilégia aussi les chroniques historiques des dynasties passées avec des portraits de femmes vertueuses (piété filiale ou serviabilité mises en avant) et des portraits
des mauvais exemples ayant poussés les dynasties passées à perdre le contrat céleste (L'impératrice Wu Zetian des Tang par exemple).
Descendre aux Enfers pour le prestige de la Famille:
Sans entrer dans les détails (ceux qui en veulent pouront trouver des tas de rapports plus précis sur le sujet, à commencer par maître Van Gulik, docteur es-érotisme chinois), le bandage des pieds
des petites et jeunes filles étaient une torture physique et morale.
Tout commençait par un "repliage" des 4 petits doigts de pieds sous le gros orteil, le tout retenu par un bandage serré. Puis une fois que ceux-ci prenaient leur place, on accentuait le galbe du
pied avec un objet circulaire placé sous la plante du pied.
Mais plus jamais la jeune fille, puis la femme, ne pouvait ôter ses bandelettes, cachant ainsi l'horrible atrophie de son pied sous la forme si belle d'un bouton de lotus.
Selon de nombreux auteurs classiques, comme Zhu Xi (magistrat chinois du Sud de la Chine au 12eme siècle), la pratique de cette coutume était un moyen de répandre la culture chinoise et la
séparation entre les hommes et les femmes... D'autres voyaient aussi dans cette pratique le meilleur moyen de préserver la chasteté des femmes.
De même, la taille du "lotus d'or" obtenu importait sur le destin futur de la jeune fille. Plus petits ses pieds étaient, plus grand serait la fortune de sa famille via le prestige de son
mariage!
Ainsi une jeune fille aux pieds normaux (non-bandés) n'aurait pas trouvé "chaussure" à son pied.
La chance fut pour quelques ethnies non-chinoises comme les Hakka et les Mandchous qui ne virent jamais leurs femmes subirent de telles douleurs.
Chez les Hakka les femmes travaillaient dur aux champs, remplaçant souvent les hommes dans certains travaux. Alors que chez les Mandchous, les femmes pouvaient avoir un pouvoir important au sein de
la famille.
Quand les Ming furent renversés par les Mandchous et que s'installa la dynastie étrangère des Qing sur le trône des fils du Ciel, les femmes Mandchous trouvèrent un moyen simple et moins
contraignant pour avoir la même démarche chancelante et légère que les chinoises aux pieds bandés. Elles inventèrent une chaussure au talon central... Sans pour autant se priver de leur pouvoir et
de leur liberté!
Chinoise vers 1900, détail d'une carte postale
du Caporal Paoli.
Fantasme occidental :
Après être devenus le fantasme de tous les chinois, représentés sur toutes les gravures érotiques produites dans l'Empire du Milieu, les Lotur d'or arrivèrent en Europe via les bibliothèques des
Libertins et commencèrent à faire rêver les occidantaux sur ces merveilleuses femmes chinoises.
Exemple même ce qu'était cette image pour les hommes blancs au début du 20eme siècle, les cartes postales du caporal Paoli représentent en grand nombre des femmes chinoises aux pieds bandés!
Un grand pas
vers la liberté :
C'est dès 1902 qu'un édit impérial interdit la pratique barbare des pieds bandés.
Pourtant, encore ces dernières dix années, il était occasionnel de croiser une petite dame aux lotus d'or en Chine. Pas que toutes ces grands-mères soient centenaires, mais l'édit impérial ne sera
réellement appliqué qu'en 1911. Puis le temps prenant toujours son temps... ce ne sont que les petites filles nées après les années 1920 et 1930 (comme Chao Ching Li, auteur du "
Palanquin des
Larmes") qui échapèrent à cette barbarie.
1949-1950 et l'avènement du président Mao apportèrent en supplément l'interdiction du mariage forcé pour les jeunes filles mineures.
Aujourd'hui encore, le mariage est même presque impossible en Chine pour les femmes de moins de 20 ans (22 pour les hommes). "Presque" car il existe toujours des exceptions qui passent à travers
les mailles du filet entre autre dans les provinces et régions autonomes comme au Ningxia...<
Note :
On l'oublie, mais Taiwan faisait à l'époque partie de la "Chine". Cette coutume se trouve donc aussi avoir été mise en application sur l'ancienne Formose. La ville de Da Dau Cheng était d'ailleurs
connu pour ses prostitués et femmes de compagnie toutes jeunes et aux pieds bandés. Elles auraient été immortalisées en 1920 par la revue "National Geographic"...
Sources :
-Rovert Van Gulik, La vie Sexuelle dans la Chine Ancienne, Gallimard.
-Wikipédia
-Deux roues dans l'Empire du Milieu
-Les pieds bandés des fillettes de Chine
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